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25 juin 2015 4 25 /06 /juin /2015 19:30

Réjane Sénac, chercheure CNRS au Centre de recherches politiques de Sciences Po – CEVIPOF vient de publier "L'égalité sous conditions (Genre, parité, diversité)" (1). Elle est également présidente de la commission parité du Haut Conseil à l'Egalité femmes/hommes. Pourquoi la parité en politique coince-t-elle encore ? Elle nous livre son analyse.

Qu'est-ce qui explique que, malgré la parité, les têtes de liste soient encore et toujours des hommes ?

Pour répondre, il faut se situer dans la longue durée. Rappelons que la France est le pays qui se proclame des droits de l'Homme, et où les femmes ont acquis le droit de vote il y a seulement 70 ans. Notre héritage est donc celui d'une « démocratie exclusive » selon la formule de Geneviève Fraisse, c'est-à-dire qui exclut certains citoyens, en l’occurrence les femmes. Il est nécessaire de prendre en compte ces éléments pour comprendre ce qui résiste. En d’autres termes, il est temps de faire une psychanalyse politique pour dépasser l’illusion du « surmoi égalitaire » et dépasser ce que j'appelle notre « ça constituant sexisme », qui agit avec nous ou malgré nous.

Ce surmoi égalitaire laisse croire que les choses ont évolué. Plusieurs signaux vont dans ce sens, comme un gouvernement paritaire, la parité sur les scrutins de liste.... De ce fait, on explique la sous-représentation des femmes en politique par des résistances individuelles : les hommes ont du mal à lâcher le pouvoir, les femmes à le prendre, etc. Mais ces explications se couplent d'une explication plus théorique..

Quelle est votre analyse ?

On assiste à une recomposition du mythe de la complémentarité des sexes. Ce mythe est au centre de l’organisation politique passée et présente ; en effet, la tentation est forte d’inclure les femmes pour les mêmes raisons que celles pour lesquelles elles ont été exclues, à savoir leur différence et non leur reconnaissance comme des citoyen.ne.s à part entière.

De moins-value, cette différence est devenue une plus-value. C'est ce que j'appelle une égalité « sous conditions de performance de la différence » pour celles et ceux qui ne font pas partie de la fraternité républicaine implicite (les femmes et les non-blancs). Or, si vous les intégrez pour les mêmes raisons que vous les avez exclues, vous ne cassez pas le logiciel de l'inégalité.

Comment se manifeste cette mise en avant de la complémentarité ?

Chez les secrétaires nationaux et fédéraux qui sont en position de faire les listes, on assiste à une mise en scène de la parité. On présente ainsi les candidates comme un gage de renouvellement, d’ouverture à la société dite civile, à la diversité. Ce qui était auparavant un handicap pour entrer en politique - être une femme, non encartée, issue de l'immigration, des quartiers - devient ainsi un atout.

La lecture optimiste est de se dire : « super, cela permet une diversification et une ouverture du monde politique ». Mais pourquoi l'ouverture devrait-elle se faire par les femmes ? Pourquoi cette asymétrie ? Choisir des femmes « profanes » en politique, contribue à ce que ces femmes ne soient pas en position de rapport de force. Maîtrisant moins les codes et devant leur place au « prince qui les a choisies », elles sont assignées à être de bonnes complémentaires, mais difficilement des égales. Notre héritage républicain et l’exigence néolibérale convergent ainsi vers une complémentarité moderne où le modèle du papa-maman se recompose et perdure.

Quels arguments donner, alors, si on veut convaincre de l'intérêt de la parité ?

A l'ère néolibérale dans laquelle nous sommes, la performance semble être le seul critère de justification légitime. Les politiques d’égalité, en particulier femmes-hommes, sont ainsi légitimées au nom de leur performance économique, politique, sociale…

Mon analyse est que justifier les politiques d’égalité par la plus-value de la mixité et/ou de la différence, c’est prendre le risque de marchandiser l’égalité et donc de la tuer comme principe. Si on montre que les femmes ne font pas de la politique autrement, ni mieux ni pire que les hommes, on fait quoi ? Il n’est pas nécessaire de montrer que les hommes blancs en politique sont rentables pour justifier leur présence... La seule justification de la parité, c'est l'envie d'une République cohérente.

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Danièle Soubeyrand-Géry - dans informations
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