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18 décembre 2015 5 18 /12 /décembre /2015 09:34

Édito

« Plafond de verre » : le Front National serait-il discriminé ?

lundi 14 décembre 2015 15:45 par Arnaud Bihel

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Parler de « plafond de verre » à propos des scores électoraux du Front National, c’est dévoyer cette expression et jouer le jeu du FN qui se pose en victime du système.

Le terme circule partout dans la presse au lendemain du second tour des élections régionales : parce qu’il n’est pas parvenu à conquérir une région, le Front National s’est heurté à un « plafond de verre ». L’expression est d’ailleurs utilisée en premier chef par les responsables du parti ; pour dénier au contraire, ainsi que le faisait Marion Maréchal-Le Pen au soir du 13 décembre, la réalité d’un tel « plafond de verre » qui empêcherait le FN de conquérir le pouvoir.

Marine Le Pen utilise l’expression depuis son accession à la présidence du parti en 2011. En septembre 2014 encore, lors de l’université d’été du FN, elle déclarait : « Les sondages nous donnent de l’espoir, ils nous montrent qu’il n’y a plus de plafond de verre qui empêcherait notre victoire électorale ».

La politologue Nonna Mayer la reprenait pour en faire le titre d’un chapitre dans un ouvrage collectif consacré au FN (Les faux-semblants du Front national) en octobre 2015 : « Le plafond de verre électoral entamé, mais pas brisé ».

Mais n’y a-t-il pas un danger d’employer sans le moindre recul ce terme pour parler du Front National ? Car le « plafond de verre » (glass ceiling en anglais, terme apparu dans les années 1980) désigne en premier lieu les discriminations implicites, les « barrières invisibles », qui empêchent les femmes de parvenir au sommet de l’échelle du pouvoir. D’abord dans la sphère économique, puis dans les espaces de pouvoir en général. Plus largement, il peut désigner cette même barrière pour les personnes issues des minorités.

Un concept renvoyant à la lutte contre les discriminations

Utiliser l’expression à propos des scores d’un parti politique est un glissement sémantique d’autant plus lourd de sens qu’il concerne ici un parti qui fait du rejet de l’étranger son fond de commerce.

Le terme de « plafond de verre » est en effet intimement lié au concept de discrimination. Dire que le Front National se heurterait à un plafond de verre laisse donc entendre que le parti subit une discrimination. Ce qui revient à avaliser son discours de « victime du système ».

Le « travail de normalisation du Front National » lancé par Marine Le Pen « passe par un travail méticuleux sur les mots et les idées que l’on aurait tort de sous-estimer », remarquait à ce sujet Romain Pigenel en 2012. Le blogueur (désormais responsable du numérique au service de communication du gouvernement) soulignait, déjà, ce glissement que constituait l’emploi par la présidente du FN de l’expression « plafond de verre ». En utilisant « un concept renvoyant à la sociologie de gauche et à la lutte contre les discriminations, Marine Le Pen déplace le débat sur une nouvelle question : les électeurs FN sont-ils eux aussi une minorité discriminée, comme les femmes, les homosexuels ou les Français ‘d’origine étrangère’ ? »

Conséquence des glissements sémantiques, le terme de « plafond de verre » peut aussi avoir complètement perdu son sens négatif. Ainsi, en mars dernier, au moment des élections départementales, le premier secrétaire du PS Jean-Christophe Cambadélis estimait qu’il existe « un plafond de verre dans ce pays de gens qui n’acceptent pas la xénophobie rampante du Front national, son souverainisme xénophobe et populiste ».

Un plafond de verre positif ? Certes, dans ce cas, l’expression ne fait plus du FN une victime de discrimination. Mais elle devient du même coup vide de sens. Comme un de ces éléments de langage qui jalonnent les soirées électorales. Et fait oublier que ce pour quoi cette expression a été définie existe toujours bel et bien.

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Danièle Soubeyrand-Géry - dans informations