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12 juin 2016 7 12 /06 /juin /2016 09:15

lisabeth Badinter est la grande figure française du féminisme universaliste. De Condorcet à Lévi-Strauss, de la loi de 1905 à l’émergence de l’islam politique, la philosophe retrace ici l’histoire des femmes au sein de la République et dénonce le dévoiement de l’antiracisme qui s’est transformé en défense du religieux.

Revue des Deux Mondes – Commençons par nous pencher sur le lien entre la laïcité et le féminisme. Comment appréhender la loi de 1905 ? Est-ce une simple mise à distance de l’Église catholique, si influente à l’époque, ou peut-on déjà y déceler une défense du droit des femmes ?

Élisabeth Badinter – La loi de 1905 est incontestablement le résultat d’une lutte de la République contre le pouvoir de l’Église ; c’est le résultat d’une grande bataille livrée entre le civil et le religieux. Il y eut, après coup, une prise de conscience de son utilité pour le féminisme et l’égalité des sexes. La laïcité est la condition sine qua non de la libération des femmes car elle les soustrait à l’oppression qui pèse sur elles dans les trois religions monothéistes. Le poids de l’Église sur les femmes au XIXe était très fort ; sous la IIIe République, on pensait que si on donnait le droit de vote aux femmes, elles voteraient comme leur curé…

Revue des Deux Mondes – Comment s’explique cette proximité entre les femmes et l’Église ?

Élisabeth Badinter – Il faut lier cette relation à la solitude des femmes, à un besoin de contacts sociaux et amicaux. Le curé écoute, prodigue des conseils ; il considère la femme comme un individu. L’Église est un lieu et le prêtre un interlocuteur. À cela s’ajoute la différence d’instruction entre les hommes et les femmes : la loi Camille Sée, qui promeut l’enseignement secondaire des jeunes filles, date de 1880. Il faut reconnaître à cet homme politique une vision des femmes différente : s’il n’utilise pas la formule « vote des femmes », Camille Sée souhaite que celles-ci aient une action plus visible dans la vie civile, qu’elles aient une reconnaissante citoyenne alors inexistante.

Revue des Deux Mondes – Quel était le statut des femmes depuis la révolution française ?

Élisabeth Badinter – 1793 a été un grand échec pour les femmes. Condorcet et Romme, les deux porte-parole de l’égalité des sexes au XVIIIe siècle, n’ont pas été entendus par les révolutionnaires. Quelques figures féminines, parmi lesquelles Olympe de Gouge ou Anne-Josèphe Théroigne de Méricourt, prennent la parole en public pour revendiquer l’égalité, ce qui choque terriblement la bourgeoisie de l’époque. Quand cette dernière prend le pouvoir en 1793, les femmes se voient renvoyées à la maison. C’est alors l’affirmation, à l’Assemblée nationale, qu’elles sont aussi mineures que les enfants et les fous. La bourgeoisie française révolutionnaire symbolise le triomphe de Rousseau contre Condorcet.

J’appelle cela la théorisation de la complémentarité des rôles : dans l’ordre de la nature, la femme est le complément opposé de l’homme ; à lui les droits, à elle les devoirs. Rousseau dresse un portrait affligeant de la femme à travers le portrait de Sophie dans l’Émile. Son modèle féminin a connu, étrangement, un immense succès auprès des femmes de la classe bourgeoise.

Revue des Deux Mondes – Qu’aiment-elles chez Rousseau ?

Élisabeth BadinterLa Nouvelle Héloïse d’abord, succès inouï, sans équivalent à l’époque. Et dans l’Émile, Rousseau propose aux femmes un contrat : la société a besoin de vous, explique-t-il ; vous avez d’immenses responsabilités à prendre en son sein, à savoir élever les enfants pour en faire de bons citoyens. Jamais aucun homme, aucun philosophe ne s’était adressé directement aux femmes pour leur attribuer un rôle. C’est une illumination et c’est à partir de ce moment que commence une autre histoire de la maternité. L’image de la mère dévouée, de l’éducatrice, émerge. Les femmes mordent à l’hameçon et se font avoir. Dans l’Émile, Rousseau tient ce propos sur Sophie : « Sophie devra être dans sa maison comme une nonne dans un couvent. » C’est l’enfermement de la femme. Ne pas accepter ce rôle, c’est défier la nature.

Revue des Deux Mondes – Pourquoi cette fibre « féministe » chez Condorcet ?

Élisabeth Badinter – Condorcet est dans la lignée des hommes des Lumières. Voltaire, féministe sans le savoir, prend position contre les pièces misogynes de Molière ; D’Alembert et Diderot sont infiniment respectueux des femmes ; chez eux aucun discours de domination. Condorcet théorise dans les années 1780 la nécessaire égalité des sexes ; il prône une instruction identique aux filles et aux garçons. Ses idées ne sont jamais mises à l’ordre du jour de l’Assemblée pendant la Révolution ; on en ricane. Condorcet s’exprime sur le vote des femmes au nom de l’universalisme : quand on vote, c’est l’humanité en nous qui l’emporte ; ce qui unit homme et femme est plus important que ce qui les distingue ; ils ont les mêmes droits, les mêmes libertés. Tant que le schéma du primat de la nature domine, les rôles et les droits sont attribués en fonction de la physiologie des sexes et du discours religieux. Ce discours emprisonne.

Quand on casse le modèle, le féminisme peut naître et se répandre. Ce n’est pas un hasard si le féminisme, qui a soulevé des générations de femmes dans le monde entier, est né en France, avec Simone de Beauvoir. « On ne naît pas femme, on le devient » : elle fait prendre conscience des stéréotypes […]

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Danièle Soubeyrand-Géry - dans informations