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6 janvier 2017 5 06 /01 /janvier /2017 08:57
De l’utilité de la géographie pour comprendre le nouveau monde

Les victoires électorales de Donald Trump et du Brexit en 2016 annoncent-elles la fin de la mondialisation ? (Source : lesechos.fr)

L’année 2016 a enregistré des résultats électoraux inattendus dans plusieurs grands pays développés dont les plus retentissants sont l’élection de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis et la victoire du Brexit au Royaume-Uni. Parallèlement, plusieurs ouvrages récents annoncent ou espèrent la fin de la mondialisation comme ceux de François Lenglet, Jacques Sapir et Arnaud Montebourg[1]. De son côté le journal Le Monde a cherché à y voir clair en publiant une riche enquête sur la mondialisation (6 articles) en juillet 2016. L’éditorial du même journal publié le 14 novembre 2016 préfère dénoncer le fantasme de la « démondialisation ». Toujours est-il que les réalités du monde contemporain changent vite, surtout depuis la crise financière de 2008-2009. Un « nouveau monde »[2] se met-il en place ? D’une manière plus précise, l’hebdomadaire Le un titre son numéro 136 du 4 janvier 2017 Vers la fin du monde démondialisé ? Dans ce numéro passionnant un géographe, Michel Foucher, pense que « la démondialisation qui s’amorce est en réalité une désoccidentalisation de la mondialisation » tandis que l’écrivain Erik Orsenna prescrit « la géographie comme remède au simplisme politique et aux folies mercantiles ».

Quatre cycles de mondialisation selon Michel Foucher

Pour notre part nous avons publié ici même deux articles cherchant à faire une synthèse de la mondialisation contemporaine (http://cafe-geo.net/la-mondialisation-contemporaine-12/ ; http://cafe-geo.net/la-mondialisation-contemporaine-22/). Nous conseillons également la lecture du petit livre concret et rigoureux de Romain Leclerc Sociologie de la mondialisation paru en 2013 dans la collection Repères des éditions de La Découverte. Une autre lecture intéressante : le numéro 364 de janvier 2017 actuellement en kiosque de la revue Alternatives économiques avec pour titre La fin de la mondialisation ?[3]

 

Quant à Michel Foucher il propose un découpage chronologique de la mondialisation en quatre cycles[4]. Une première mondialisation se met en place dans les années 1492-1520 : les Grandes Découvertes permettent la création d’un empire universel avec l’empire espagnol dont le monopole est vite entamé par l’Empire portugais. Une deuxième mondialisation dominée par les Britanniques débute au XIXe siècle avec de nouveaux moyens techniques (navigation à vapeur, télégraphe électrique). Une troisième mondialisation, « américaine » celle-ci, commence entre 1978 et 1991 (la Chine de Deng Xiaoping adopte l’économie de marché, Ronald Reagan et Margaret Thatcher dérégulent le marché, les anciens espaces soviétiques adoptent à leur tour l’économie de marché). L’Internet et les conteneurs sont les principaux outils de cette mondialisation tandis que l’OMC fixe des règles de sécurité juridique pour le commerce international. Aujourd’hui, s’amorce un quatrième cycle de mondialisation de nature multipolaire avec la perte du monopole occidental de la mondialisation et l’émergence de la Chine qui en devient un grand acteur et notamment un producteur de normes.

« La « démondialisation » qui s’amorce est en réalité une désoccidentalisation de la mondialisation. (…) Il n’y a donc pas de démondialisation au sens propre. (…) D’où ce sentiment de malaise en Occident, le sentiment d’un déclin parce qu’on ne maîtrise plus tout. (…) Les Chinois font mieux que nous avec nos propres outils ! »[5]

La démondialisation : le mot et le contenu

Tout d’abord rappelons que la paternité du terme « démondialisation » (deglobalization revient à l’économiste philippin Walden Bello qui définit le concept dans son livre Deglobalization, Ideas for a New World Economy (Zed Books, 2002). Pour Walden Bello, la « démondialisation » est présentée comme un modèle alternatif au modèle néolibéral de l’OMC, un modèle qui viserait à réglementer, réguler et discipliner le capitalisme. Ses thèses conçues pour les pays en développement ont cependant été adaptées aux pays développés, surtout après la crise financière de 2008.

Pour l’économiste français Patrick Artus, le terme « démondialisation » est aujourd’hui justifié dans la mesure où il y a bien une démondialisation de la production qui apparaît clairement depuis la crise de 2008. pour au moins deux raisons : la hausse des coûts de production dans les pays émergents et la pression des pays producteurs pour que l’essentiel de la production soit réalisé sur place. A côté de cette démondialisation des biens s’intensifie au contraire la mondialisation numérique et financière.[6]

Pour Michel Foucher, c’est Gordon Brown, alors Premier Ministre britannique,  qui est le premier responsable politique européen à aborder la question de la démondialisation, lors du Forum économique mondial de Davos en 2009, en  s’inquiétant du risque d’un repli sur soi et d’une démondialisation de la finance. Quant au concept repris par Arnaud Montebourg il s’agit en fait d’une autre réalité qui est celle de la réindustrialisation. Toujours est-il que les populations des pays riches s’inquiètent de plus en plus du niveau élevé de chômage, de la dérégulation et de ses conséquences, mais aussi des attentats et de leur exposition médiatique, des flux migratoires… D’où la demande de plus d’Etat pour faire face aux problèmes qui s’accumulent depuis la crise de 2008. Michel Foucher évoque une part de fantasme dans les pays développés portant « sur la difficulté d’accepter la fin de la domination de l’homme blanc » mais en même temps il ne nie pas un retour en arrière possible de la mondialisation. Ceci pour au moins deux raisons : les frictions entre les grandes puissances économiques pouvant engendrer des réactions en chaîne désastreuses, et l’utilisation des sanctions, formes particulières d’une démondialisation imposée.

Un retour de  la géographie selon Erik Orsenna

La position de l’écrivain français Erik Orsenna, économiste de formation, est particulièrement intéressante car il rejette à la fois le déni et le simplisme. Au sujet de l’Europe, il pense que « notre drame, c’est le manque d’Europe » mais qu’en même temps l’Union européenne ne peut continuer à exister telle qu’elle est, c’est-à-dire comme « un espace dit unique alors qu’on permet la course à l’optimisation fiscale » et un organisme incapable de mieux négocier dans le contexte global de guerre économique mondialisée (allusion au dumping chinois). Il dénonce également les responsabilités des décideurs politiques de nos démocraties :

« Les politiques veulent simplifier car on vote pour le simple. Ne parlons pas de populisme mais de simplisme. Bientôt, il n’y aura plus que des simplets au pouvoir. Parmi les nains, ce n’est pas Simplet que j’aurais choisi pour diriger… »[7]

Enfin, il est convaincu que la localisation des lieux de production va évoluer dans le sens du raccourcissement des circuits de distribution parce que la prise de conscience environnementale a eu lieu. Il prédit un bel avenir à la notion de bassin et cite par exemple la nécessité d’une gestion régionale commune du fleuve Sénégal.

« Alors, démondialisation? L’eau dit la vérité. Elle n’est pas transportable. Elle pose la bonne question pour savoir quel est l’est l’espace pertinent de collaboration. Réponse : le bassin. La solution est dictée par la géographie. La gestion commune du fleuve Sénégal est nécessaire. (…) Je crois plutôt qu’on assiste à un retour de la géographie. La mondialisation, c’est tuer la géographie, c’est l’homogénéiser. Bienvenue au divers plutôt qu’à la démondialisation. »[8]

Daniel Oster, le 5 janvier 2017

[1] François Lenglet, La fin de la mondialisation, Fayard, 2013, réédité en poche dans la collection Pluriel, 2014. Jacques Sapir, La démondialisation,Seuil, 2011, réédité en poche dans la collection Points, 2012. Arnaud Montebourg, Votez pour la démondialisation !,Flammarion, 2011.

[2] Nous empruntons l’expression « nouveau monde » à Marcel Gauchet qui titre son prochain livre Le nouveau monde (à paraître chez Gallimard le 26 janvier 2017), sachant que le philosophe français se situe sur le plan de l’évolution des idées politiques, principalement celle des transformations de la démocratie depuis la crise économique du milieu des années 1970.

[3] Rappelons que la même revue a publié son numéro 303 de juin 2011 sous le titre Mondialisation : le début de la fin ?

[4] Le un, Vers la fin du monde mondialisé ?, n°136, mercredi 4 janvier 2017.

[5] Michel Foucher, op. cit.

[6] Patrick Artus, op. cit.

[7] Erik Orsenna, Le un, op. cit.

[8] Erik Orsenna, Le un, op. cit.

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De l’utilité de la géographie pour comprendre le nouveau monde

Les victoires électorales de Donald Trump et du Brexit en 2016 annoncent-elles la fin de la mondialisation ? (Source : lesechos.fr)

L’année 2016 a enregistré des résultats électoraux inattendus dans plusieurs grands pays développés dont les plus retentissants sont l’élection de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis et la victoire du Brexit au Royaume-Uni. Parallèlement, plusieurs ouvrages récents annoncent ou espèrent la fin de la mondialisation comme ceux de François Lenglet, Jacques Sapir et Arnaud Montebourg[1]. De son côté le journal Le Monde a cherché à y voir clair en publiant une riche enquête sur la mondialisation (6 articles) en juillet 2016. L’éditorial du même journal publié le 14 novembre 2016 préfère dénoncer le fantasme de la « démondialisation ». Toujours est-il que les réalités du monde contemporain changent vite, surtout depuis la crise financière de 2008-2009. Un « nouveau monde »[2] se met-il en place ? D’une manière plus précise, l’hebdomadaire Le un titre son numéro 136 du 4 janvier 2017 Vers la fin du monde démondialisé ? Dans ce numéro passionnant un géographe, Michel Foucher, pense que « la démondialisation qui s’amorce est en réalité une désoccidentalisation de la mondialisation » tandis que l’écrivain Erik Orsenna prescrit « la géographie comme remède au simplisme politique et aux folies mercantiles ».

Quatre cycles de mondialisation selon Michel Foucher

Pour notre part nous avons publié ici même deux articles cherchant à faire une synthèse de la mondialisation contemporaine (http://cafe-geo.net/la-mondialisation-contemporaine-12/ ; http://cafe-geo.net/la-mondialisation-contemporaine-22/). Nous conseillons également la lecture du petit livre concret et rigoureux de Romain Leclerc Sociologie de la mondialisation paru en 2013 dans la collection Repères des éditions de La Découverte. Une autre lecture intéressante : le numéro 364 de janvier 2017 actuellement en kiosque de la revue Alternatives économiques avec pour titre La fin de la mondialisation ?[3]

 

Quant à Michel Foucher il propose un découpage chronologique de la mondialisation en quatre cycles[4]. Une première mondialisation se met en place dans les années 1492-1520 : les Grandes Découvertes permettent la création d’un empire universel avec l’empire espagnol dont le monopole est vite entamé par l’Empire portugais. Une deuxième mondialisation dominée par les Britanniques débute au XIXe siècle avec de nouveaux moyens techniques (navigation à vapeur, télégraphe électrique). Une troisième mondialisation, « américaine » celle-ci, commence entre 1978 et 1991 (la Chine de Deng Xiaoping adopte l’économie de marché, Ronald Reagan et Margaret Thatcher dérégulent le marché, les anciens espaces soviétiques adoptent à leur tour l’économie de marché). L’Internet et les conteneurs sont les principaux outils de cette mondialisation tandis que l’OMC fixe des règles de sécurité juridique pour le commerce international. Aujourd’hui, s’amorce un quatrième cycle de mondialisation de nature multipolaire avec la perte du monopole occidental de la mondialisation et l’émergence de la Chine qui en devient un grand acteur et notamment un producteur de normes.

« La « démondialisation » qui s’amorce est en réalité une désoccidentalisation de la mondialisation. (…) Il n’y a donc pas de démondialisation au sens propre. (…) D’où ce sentiment de malaise en Occident, le sentiment d’un déclin parce qu’on ne maîtrise plus tout. (…) Les Chinois font mieux que nous avec nos propres outils ! »[5]

La démondialisation : le mot et le contenu

Tout d’abord rappelons que la paternité du terme « démondialisation » (deglobalization revient à l’économiste philippin Walden Bello qui définit le concept dans son livre Deglobalization, Ideas for a New World Economy (Zed Books, 2002). Pour Walden Bello, la « démondialisation » est présentée comme un modèle alternatif au modèle néolibéral de l’OMC, un modèle qui viserait à réglementer, réguler et discipliner le capitalisme. Ses thèses conçues pour les pays en développement ont cependant été adaptées aux pays développés, surtout après la crise financière de 2008.

Pour l’économiste français Patrick Artus, le terme « démondialisation » est aujourd’hui justifié dans la mesure où il y a bien une démondialisation de la production qui apparaît clairement depuis la crise de 2008. pour au moins deux raisons : la hausse des coûts de production dans les pays émergents et la pression des pays producteurs pour que l’essentiel de la production soit réalisé sur place. A côté de cette démondialisation des biens s’intensifie au contraire la mondialisation numérique et financière.[6]

Pour Michel Foucher, c’est Gordon Brown, alors Premier Ministre britannique,  qui est le premier responsable politique européen à aborder la question de la démondialisation, lors du Forum économique mondial de Davos en 2009, en  s’inquiétant du risque d’un repli sur soi et d’une démondialisation de la finance. Quant au concept repris par Arnaud Montebourg il s’agit en fait d’une autre réalité qui est celle de la réindustrialisation. Toujours est-il que les populations des pays riches s’inquiètent de plus en plus du niveau élevé de chômage, de la dérégulation et de ses conséquences, mais aussi des attentats et de leur exposition médiatique, des flux migratoires… D’où la demande de plus d’Etat pour faire face aux problèmes qui s’accumulent depuis la crise de 2008. Michel Foucher évoque une part de fantasme dans les pays développés portant « sur la difficulté d’accepter la fin de la domination de l’homme blanc » mais en même temps il ne nie pas un retour en arrière possible de la mondialisation. Ceci pour au moins deux raisons : les frictions entre les grandes puissances économiques pouvant engendrer des réactions en chaîne désastreuses, et l’utilisation des sanctions, formes particulières d’une démondialisation imposée.

Un retour de  la géographie selon Erik Orsenna

La position de l’écrivain français Erik Orsenna, économiste de formation, est particulièrement intéressante car il rejette à la fois le déni et le simplisme. Au sujet de l’Europe, il pense que « notre drame, c’est le manque d’Europe » mais qu’en même temps l’Union européenne ne peut continuer à exister telle qu’elle est, c’est-à-dire comme « un espace dit unique alors qu’on permet la course à l’optimisation fiscale » et un organisme incapable de mieux négocier dans le contexte global de guerre économique mondialisée (allusion au dumping chinois). Il dénonce également les responsabilités des décideurs politiques de nos démocraties :

« Les politiques veulent simplifier car on vote pour le simple. Ne parlons pas de populisme mais de simplisme. Bientôt, il n’y aura plus que des simplets au pouvoir. Parmi les nains, ce n’est pas Simplet que j’aurais choisi pour diriger… »[7]

Enfin, il est convaincu que la localisation des lieux de production va évoluer dans le sens du raccourcissement des circuits de distribution parce que la prise de conscience environnementale a eu lieu. Il prédit un bel avenir à la notion de bassin et cite par exemple la nécessité d’une gestion régionale commune du fleuve Sénégal.

« Alors, démondialisation? L’eau dit la vérité. Elle n’est pas transportable. Elle pose la bonne question pour savoir quel est l’est l’espace pertinent de collaboration. Réponse : le bassin. La solution est dictée par la géographie. La gestion commune du fleuve Sénégal est nécessaire. (…) Je crois plutôt qu’on assiste à un retour de la géographie. La mondialisation, c’est tuer la géographie, c’est l’homogénéiser. Bienvenue au divers plutôt qu’à la démondialisation. »[8]

Daniel Oster, le 5 janvier 2017

[1] François Lenglet, La fin de la mondialisation, Fayard, 2013, réédité en poche dans la collection Pluriel, 2014. Jacques Sapir, La démondialisation,Seuil, 2011, réédité en poche dans la collection Points, 2012. Arnaud Montebourg, Votez pour la démondialisation !,Flammarion, 2011.

[2] Nous empruntons l’expression « nouveau monde » à Marcel Gauchet qui titre son prochain livre Le nouveau monde (à paraître chez Gallimard le 26 janvier 2017), sachant que le philosophe français se situe sur le plan de l’évolution des idées politiques, principalement celle des transformations de la démocratie depuis la crise économique du milieu des années 1970.

[3] Rappelons que la même revue a publié son numéro 303 de juin 2011 sous le titre Mondialisation : le début de la fin ?

[4] Le un, Vers la fin du monde mondialisé ?, n°136, mercredi 4 janvier 2017.

[5] Michel Foucher, op. cit.

[6] Patrick Artus, op. cit.

[7] Erik Orsenna, Le un, op. cit.

[8] Erik Orsenna, Le un, op. cit.

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Danièle Soubeyrand-Géry